Hélène nous partage ce qui l’habite après ce Triduum pascal sur fond de coronavirus. Il n’y a « rien d’assuré mais une promesse ».

Nous venons de revivre la grande Semaine sainte. Et le mystère pascal nous a rejoint cette année dans un monde bouleversé par le coronavirus. Long samedi saint de notre humanité confinée, en attente, oscillant entre la tristesse des deuils et de la souffrance et l’espérance de la fin de cette pandémie.

J’ose pourtant avouer – en espérant ne pas choquer – que, paradoxalement, cette crise sanitaire me libère d’une certaine angoisse. Il est plus dur de savoir la crise toute proche, de l’entendre prédire sur tous les fronts, de se demander quand, et d’où, viendra l’effondrement inéluctable… que d’y être confronté, et de s’atteler à la tâche, comme nous le pouvons, avec d’autres, avec tant d’organisations courageuses et vigilantes, pour lui faire face. Il est plus angoissant de savoir nos sociétés élancées à toute vitesse, fonçant droit dans le mur, sans que personne ne sache, ou ne veuille, les arrêter… que d’affronter ce virus. Il a enrayé la machine, grain de sable minuscule qui grippe tout. Pour l’heure en tout cas. Je ne sais rien de l’avenir. Et l’espérance seule peut, en ce moment, me faire croire, ou décider de croire, que l’onde de choc sera suffisamment puissante pour réorienter durablement le cours de l’Histoire.

En écrivant cela, je ne veux prôner aucune espérance naïve, trop facilement consolante. Si l’angoisse s’est apaisée, l’inquiétude est réelle pour tant de femmes et d’hommes pour qui cette pandémie est une épreuve trop lourde : les malades bien sûr, et ceux qui meurent seuls, mais aussi les soignants épuisés, les travailleurs risquant leur santé… Nous ne cessons de refaire la liste. Il y a aussi, nous le savons, tous ceux que cette crise fragilise un peu plus encore, socialement et économiquement. J’habite en Seine-Saint-Denis et il m’arrive de me demander si ce confinement, absolument nécessaire certainement – je n’ai aucune compétence pour en juger – ne crée pas des dégâts collatéraux qu’il faudrait au moins recenser : précarité de tous ceux qui ne bénéficient d’aucune bouée de secours car leurs revenus habituels ne rentrent pas dans les schémas classiques ; surmortalité due aux clusters intrafamiliaux dans des appartements surpeuplés ou à la détresse de personnes âgées se laissant mourir de solitude ; violences familiales… Heureusement que la société civile est bien vivante dans notre pays. Elle n’a eu de cesse de rappeler le sort de ceux que l’on aurait pu si facilement oublier et de se mobiliser sur tous les fronts. Elle alimente mon espérance, fragiles lueurs d’une si belle humanité dont l’invincible force de solidarité soutient le monde, encore.

Mon inquiétude est réelle aussi pour la suite. La récession subie n’a rien à voir avec une décroissance sélective que nous aurions pu choisir collectivement. Nous ne l’avons pas fait et nous nous retrouvons devant cette crise économique sans y être préparés. Elle aura des conséquences lourdes. Et que dire de tous ces pays qui n’ont pas nos systèmes de santé et où le confinement est impossible quand il faudrait choisir entre manger ou se protéger du virus ?

Pourtant, du fond de ces inquiétudes, du fond de ces tombeaux, j’ose croire, avec tant d’autres, que le « jour d’après » (je ne peux m’empêcher de lire dans cette expression le « jour d’après le sabbat » – Jn 20,1 –, celui de la résurrection) apportera une réelle nouveauté. Rien d’éclatant, de triomphaliste, d’assuré. Le tombeau vide n’est qu’un signe fragile offert à notre foi. Rien ne s’impose, mais il nous est permis d’espérer – et donc d’agir en conséquence, permettant qu’advienne ce que nous croyons. D’espérer que nous saurons laisser la nature continuer de respirer – et nous avec ! – même après le confinement : il paraîtrait que les décès liés au covid auraient été moins nombreux en Chine que de vies sauvées par la meilleure qualité de l’air pendant le confinement (F. Gemenne, l’Obs, 14 mars 2020)… D’espérer que ce virus a réellement mis à mal le colosse aux pieds d’argiles (Dn 2, 31-45) de nos sociétés néolibérales et hypermondialisées mais si peu résilientes. Une démondialisation est certainement en cours… pourvu qu’elle ne soit pas repli frileux sur soi, dans des protectionnismes nationalistes dont le XXe siècle nous a montré les conséquences désastreuses, mais bien relocalisations salutaires et solidaires. D’espérer enfin que nous sommes réellement en train de déconstruire l’idole de nos règles budgétaires et de nos croyances économiques qui nous asservissent. L’Espagne réfléchit à un revenu universel pour amortir les chocs qui risquent de se renouveler ; nous redécouvrons l’inestimable valeur d’un service public de santé ; nous apprenons que l’économie peut se mettre au service de l’homme.

Rien de triomphaliste, rien d’assuré. Les plans de relance inédits qui se font jour un peu partout ont leur part d’ambiguïté. Les vieilles recettes de la croissance à tout prix, quels qu’en soient les coûts environnementaux, ont la vie dure.

Rien d’assuré mais une promesse. Un possible. Comme une brèche dans laquelle s’engouffrer.