Plusieurs Auxiliatrices ont dû garder leur chambre pendant quelques jours parce qu’elles avaient été en contact avec une personne porteuse de covid-19. Elles ont ainsi été mises en quarantaine pendant 1 à 2 semaines. Conscientes de leurs conditions privilégiées d’isolement, avec une communauté qui veille, elles nous racontent l’expérience qu’elles ont vécue dans ce temps d’arrêt et de retrait, une expérience forte de communion.

Anne-Laurence : Vivre l’instant présent

Pendant 8 jours j’étais isolée dans une chambre dont je ne sortais que de 13h à 13h30 pour aller marcher dans le jardin pendant qu’il n’y avait personne. J’avais en effet appris qu’une de mes amies avec qui j’avais été longuement en contact avait le coronavirus, aussi j’étais très inquiète du risque de contagion à ma communauté.

J’ai donc d’abord été soulagée d’un grand poids de pouvoir être éloignée de mes sœurs, n’ayant plus ce souci de les contaminer. Je surveillais ma température matin et soir, et j’étais attentive à guetter un symptôme éventuel… car j’avais bien une certaine angoisse d’avoir ce maudit virus… mais j’allais bien et mes occupations me faisaient l’oublier.

Ce qui m’a aidé, c’est de vivre l’instant présent, sans penser au lendemain, mais aussi d’avoir un rythme de journée, de me donner des « rites » : lever, gymnastique, petit déjeuner, Laudes puis oraison, puis téléphones divers. Après le déjeuner apporté par une sœur de la communauté, promenade au jardin ou jogging (que j’ai redécouvert possible après 10 ans de non pratique !). Puis j’avais encore des rendez-vous par téléphone ou je lisais. Je faisais à peu près 2h par jour de coloriage de Mandala en écoutant Radio Classique, et là c’était un vrai bonheur… À 19h Vêpres (en lien avec mes sœurs les 2 derniers jours grâce à WhatsApp).

À 20h, joie d’ouvrir ma fenêtre et de regarder les lumières des immeubles d’en face, les illuminations de la tour Effel et de la tour Montparnasse et de voir les silhouettes apparaitre en même temps pour applaudir à tout rompre nos soignants. Puis on s’interpelle les un(e)s les autres : « Ça va ? » – « Oui, et vous ? » – « Bonne nuit, à demain ! » Paix de me savoir reliée à l’humanité entière par ces voix. Alors la journée peut se terminer avec la prière d’Alliance, je dis au Seigneur ce qui m’habite : la gratitude pour le don de la Vie, pour tous ceux qui la servent avec tant de cœur durant cette épreuve, et la compassion pour mes frères et sœurs qui souffrent de la maladie, de solitude, d’angoisse. Qu’ils puissent découvrir qu’ils sont aimés de Lui.

Lorsque j’ai retrouvé ma communauté confinée, c’était vraiment un grand jour ! Une chance extraordinaire dont je mesure tout le prix. Vive mes sœurs ! Vive Dieu !

Une novice : Confinée au noviciat ?

Quand j’ai appris que mon frère était probablement malade du Covid19, l’ayant vu 2 jours avant, j’ai compris que c’était mon tour d’entrer en confinement « strict ».

Confinement par prudence.
Confinement par obéissance.
Confinement par citoyenneté.

En lisant les nouvelles, je vois combien mon confinement est différent de celui « des autres ». En fait, au noviciat on est déjà dans un temps de recul, dans un temps moins actif dans le monde, un temps plus intérieur. Donc la coupure est moins radicale. Il a bien sûr fallu réorganiser le programme et supprimer toutes les sorties. Confinée « strict », il a fallu accepter en plus de dépendre de mes sœurs pour les repas par exemple. Obéir dans la confiance, lâcher prise : ce sont des mots du noviciat. En fait, nous avions déjà des jours sans activité apostolique depuis septembre, des jours pour « laisser faire » plutôt que « faire », des jours pour lire, intérioriser, laisser mûrir et bien sûr du temps pour prier. Nous sommes donc déjà dans une démarche de recul pour entrer dans notre intériorité. Ainsi, le changement me semble moins brutal que si je l’avais vécu dans une vie plus « normale ». Alors je mesure toujours plus le luxe de cette aventure qu’est le noviciat, que j’ai choisie et qui est cadrée, quand l’expérience de ralentissement est aujourd’hui subie d’un coup pour le monde. Si le confinement n’est pas le noviciat, il a des points de similitudes, et je souhaite à chacun de trouver son rythme et son équilibre, pour cheminer, pour vivre comme il peut l’expérience, de subie à accueillie, puis transformée.

Profitant de ce temps « à l’arrêt » pour louer Dieu dans le printemps et les bons petits moments du quotidien, impressionnée par les efforts de chacun pour être solidaire, en restant à la maison ou en allant au front, je reste unie à la souffrance, aux peurs, à la douleur et confie à Dieu notre monde dans l’Espérance de la Foi.

Myriam C. : En solidarité et communion

Que dire de ce temps d’isolement ? Tout d’abord que ça ne vaut pas la peine d’en parler étant donné tous les drames qui sont en train de se vivre. Je n’ai jamais eu peur pour moi-même étant donné que c’est seulement 7 jours après avoir côtoyé la personne porteuse du covid-19 que nous l’avons su et je n’avais aucun symptôme. Situation anodine donc, vécue dans des conditions privilégiées : confort de la chambre, sollicitude de mes sœurs, possibilité de marcher un peu dans le jardin, beaucoup de relations par mails et téléphone. D’emblée j’ai pensé – et je n’ai cessé de le faire – aux personnes détenues qui vivent l’enfermement dans des conditions bien plus difficiles : promiscuité, solitude, bruit…

Après un temps de flottement où je risquais de me replier sur moi et de tourner en rond intérieurement, deux mots m’ont habitée : « tonicité paisible ». Ils ne m’ont pas lâchée, me permettant de vivre banalement le quotidien, toutefois en grande solidarité et communion avec tous ceux qui luttaient contre le virus, se donnaient pour que la vie sociale continue, étaient en grande souffrance : malades, familles, isolés, précaires… Un vif sentiment d’ouverture. Et cependant une réelle difficulté pour me concentrer dans la prière personnelle. Mon esprit était comme en léthargie, signe qu’un sentiment latent d’enfermement était bien là. Je me suis raccrochée à des textes parus sur internet et aux temps de prière commune que je savais être vécus en communauté. Admirative par tous les gestes de solidarité et dévouement que j’entendais à la radio, il me fallait aussi veiller à ne pas entrer dans la panique devant l’évolution de la situation.

Bref une petite expérience aux larges dimensions de communion avec beaucoup vécues dans le Seigneur.

Félicité : Mon expérience de confinement-isolement

Le fait d’être en isolement pendant sept jours m’a mise devant la réalité que vit notre monde actuellement. En effet, quelques jours après un week-end CVX, j’apprends qu’une du groupe est en soins intensifs et 3 autres ont des symptômes du coronavirus (C.V.). Alors tout d’un coup je pense que probablement j’ai attrapé le coronavirus (C.V.), d’ailleurs je suis enrhumée, je tousse, j’ai mal à la gorge et je me sens fatiguée. Ce que je prenais pour un petit rhume devient un C.V.. Après deux jours, le mal de gorge et le rhume commencent à diminuer et je commence aussi à douter de la présence du virus en moi. Mais j’ai continué à respecter sérieusement les consignes d’isolement jusqu’au bout pour le bien de la santé de toute la communauté et de toutes les personnes qui se battent contre le virus. Vivre l’isolement le mieux que je pouvais devenait ma mission.

Chaque soir, j’établissais l’horaire pour le lendemain : avoir un horaire m’a aidée à vivre la journée comme un temps normal, ordinaire et sans ennui.

J’étais habitée par un désir d’intercéder pour le personnel soignant, les malades, les personnes seules et vulnérables, les autorités politiques et ecclésiales qui prennent des décisions, les chercheurs… Par mon imagination, j’ai suivi le voyage du virus en partant du continent asiatique, puis l’Europe, l’Amérique, pour terminer sur le continent d’Afrique, en présentant au Seigneur notre monde en souffrance, mais aussi les bons gestes de dévouement et de don de soi autour de cette pandémie.

Pendant ces jours, le temps à l’extérieur était beau, ensoleillé, avec un ciel bleu ; la vie se réveillait de partout, dans les bourgeons qui sortent des arbres, dans la fraicheur des herbes et des feuilles. Cette vie abondante incite à la prière de louange et d’action de grâce. Cependant, je sentais une sorte de contraste entre cette vie qui débordait dans la nature et ce que l’homme était en train de vivre. Ce dernier, dans son confinement, côtoie la maladie, la souffrance et la mort, alors que la nature est très généreuse dans le déploiement de la vie. J’étais frappée par ce contraste sans pouvoir me l’expliquer clairement.

Deux catégories de personnes ont retenu mon attention : les lépreux et les prisonniers. En effet, j’ai remarqué que l’une ou l’autre sœur avait peur de me croiser, il fallait s’éloigner et respecter la bonne distance. J’ai compris alors quelque chose de la réalité des lépreux : ce n’est pas gai de faire peur aux gens ! J’ai pensé aussi aux prisonniers dans leurs cellules : comment peuvent-il tenir psychologiquement, seuls, entre les quatre murs de leur cellule ? Je pense que le Seigneur leur donne des grâces spéciales pour faire face à la situation carcérale.

Au fond, Félicité avec sa part de tarte, les bougies et la carte d’anniversaire

Une tentation à combattre : beaucoup d’informations sur le C.V. circulent sur les réseaux sociaux. Pour éviter d’être dévorée par elles, je me suis fixée des heures d’informations (13h et 18h). Ce fut un lieu de combat pour ne pas me rendre esclave. Le temps consacré à la lecture était plus nourrissant que ces informations souvent contradictoires.

Pour conclure, je peux dire que, tout en étant à l’isolement, je suis restée reliée (télé, SMS, mails…). Avec la communauté, nous avons même fêté mon anniversaire de 70 ans avec bougies, tarte aux pommes et chant d’anniversaire, dans le respect de la distance nécessaire.

Les sept jours étaient supportables, mais j’étais contente que ça finisse.