Face à l’actualité
Emmanuelle, supérieure provinciale, prend la parole à l’occasion du chapitre provincial. Après avoir situé le contexte « socio-politico-ecclésial » dans lequel nous sommes immergées et qui nous atteint et nous travaille, elle décrit le « style apostolique qui correspond à notre identité profonde » d’Auxiliatrices.

« Il est difficile de parler de notre petit groupe et de ses modestes aventures sans évoquer un peu le contexte dans lequel nous sommes actuellement plongées, parce que par bien des aspects, il nous touche et nous travaille en profondeur. Oui, ce contexte est préoccupant parce qu’il est fait de crises qui semblent s’ajouter les unes aux autres : il y a la crise écologique et son horizon de catastrophes annoncées, avec une sorte d’impuissance collective à s’en saisir vraiment… Il y a aussi la situation politique internationale, et la paix qui semble menacée par la montée de mouvements populistes, autoritaires, par la crispation sur les identités nationales et la peur de l’autre… Il y a encore la crise de l’Église : une Église qui semble à la fois connaître un renouveau avec la figure du pape François et à la fois de plus en plus chahutée voire dépassée par des scandales divers, qu’ils touchent au sexe, au pouvoir, à l’argent… Et enfin en France, il y a cette crise politique française des « gilets jaunes », qui fait exploser en plein jour le sentiment d’injustice perçu par un certain nombre de français, leur colère devant les politiques, devant les inégalités sociales mais surtout territoriales… Une colère qui ne semble pas arriver à trouver d’autres issues, d’autres manières de s’exprimer que la violence épidermique et l’exigence de réponses simples et immédiates.
Face à tout cela, nous pouvons nous sentir très décontenancées, inquiètes, en colère nous aussi parfois, taraudées pour certaines d’entre nous par le sentiment d’impuissance, voire de culpabilité… Nous pouvons avoir aussi parfois le sentiment que la vie religieuse ne nous mettrait pas forcément au bon endroit, pas à l’endroit où aujourd’hui se vivent les grands enjeux, et nous demander si nous ne sommes pas tout simplement hors-jeu, hors du coup : nous ne sommes ni parmi les plus militantes ni parmi les plus cohérents des écologistes ; nous sommes dans l’Église mais pas dans les lieux de pouvoir et de décision qui permettraient peut-être d’avoir de vrais leviers d’action ; nous-mêmes enfin, nous ne sommes pas vraiment parmi celles qui ont peur des fins de mois, et nous habitons plutôt dans les grandes villes ou dans leurs banlieues que dans les endroits qui disent aujourd’hui se sentir abandonnés par la République.
Émotions et sentiments divers se mêlent donc, interrogations aussi : jusqu’où tout cela va aller, que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ?… En même temps, en bonnes ignatiennes, nous savons que face au tumulte des émotions, le plus urgent est souvent moins de chercher ce qu’il faudrait faire que de prendre du recul : « restons calme et buvons frais » comme le disait un ami jésuite… et ensuite cherchons à produire plutôt un effort de justesse, qu’un « agir agité »…
Un effort de justesse… Pour moi, dans la situation présente, la justesse ce serait peut-être de ne pas loucher sur d’autres places que la nôtre, mais essayer d’habiter tranquillement notre place, la place de sœurs auxiliatrices des âmes du purgatoire de la Province de France-Belgique avec ce qu’est concrètement, réellement, cette province en décembre 2018, comme la place juste où nous sommes appelées à nous tenir, précisément aujourd’hui. Avec la modestie, mais aussi la réalité de cette place, avec ses limites concrètes et ses lignes de forces concrètes. Alors explorons-la un peu cette place bien concrète, pour chercher à bien l’occuper, pour bien ajuster aussi notre « GPS décisionnel », c’est-à-dire l’échelle et le poids des décisions qu’il nous appartient de prendre pour la vie et la mission de la Province : assumer qu’elles ne sont et ne seront ni rien, ni grandioses, ni tout blanc, ni tout noir… mais bien concrètes en même temps !
Qui sommes-nous aujourd’hui ? Notre identité apostolique.
Quand on regarde le lieu des missions où nous sommes toutes et chacune, des plus jeunes aux sœurs en EHPAD, que l’on soit en pastorale, dans les centres spirituels, dans le monde professionnel, ou bénévoles dans des associations diverses, on voit vite que nous avons un certain style apostolique qui correspond à notre identité profonde. Et ce style, qu’on le veuille ou non, qu’il nous semble adapté ou pas à l’air du temps et aux crises que nous avons nommées, c’est celui des processus lents : nous sommes en un temps de l’urgence permanente, un temps où l’on cherche des réponses rapides, immédiates, mais nous, nous sommes, presque par vocation, du côté de l’accompagnement lent des personnes, cet accompagnement qui se coltine donc la patience et la durée, cet accompagnement qui se coltine aussi la complexité des processus humains individuels et sociaux, la complexité des discernements loin des enthousiasmes simples.
Accompagnatrices, aumôniers, profs, médecins, travailleuses sociales, bénévoles dans une association ou résidentes dans un foyer logement ou un EHPAD, nous sommes aussi du côté de la Parole avec une majuscule : nous sommes en un moment où les débats de fond semblent avoir disparu pour les tweets assassins, les invectives, les formules rapides, simples, courtes et nous, nous sommes plutôt des femmes qui aimons les processus lents de la parole, qui savons pour nous-mêmes et pour les autres le temps qu’il faut, l’écoute qu’il faut, le silence qu’il faut aussi, pour accoucher d’une parole qui trouve son origine pas seulement dans les émotions, mais dans ce que l’on porte au profond…
Notre style missionnaire, apostolique, il n’est pas d’abord non plus du côté du conflit, même pour faire avancer une cause, mais plutôt du côté de la communion et de la paix. Alors que la conflictualisation systématique des rapports sociaux, l’opposition frontale, la violence même semblent devenir légitimes et les seuls moyens pour faire avancer les choses, nous sommes des femmes qui cherchons plutôt à faire des ponts, à mettre les gens en réseaux, les riches et les pauvres, les gens du voyage et les femmes en prison en lien avec l’Église diocésaine ordinaire, les migrants en lien avec des familles ou nos communautés… même s’il peut nous arriver bien sûr aussi d’avoir à vivre et à tenir dans les conflits, et de participer à des actions collectives de dénonciation de l’injustice.
Enfin, notre style global, c’est celui de femmes qui ont choisi de vivre la mission au cœur d’une institution celle de la vie religieuse, alors que nous sommes dans une crise qui semble balayer et mettre en doute la valeur de toutes institutions et « corps intermédiaires » : nous avons choisi, et choisissons de faire confiance à des structures d’autorité, non pas forcément à la personne elle-même qui porte l’autorité, qui peut être plus ou moins douée, mais au lien entre nous qu’elle représente…
Voilà, quand je dis tout cela, quand nous voyons tout cela, ce n’est pas pour nous gargariser de quoi que ce soit, ni même pour nous auto proclamer prophètes de quoi que ce soit dans le monde contemporain… C’est peut-être simplement pour qu’ensemble nous ne nous étonnions pas trop de nous sentir parfois « out » et décalées… C’est peut-être pour que nous puissions ensemble résister à la tentation d’occuper une autre place, pour que nous consentions tranquillement mais franchement à la place très modeste mais réelle que nous occupons. Simplement parce que c’est cela seulement que nous pouvons espérer savoir faire, parce que cela a de la valeur pour nous et pour d’autres, parce qu’au fond c’est à cela que nous avons été appelées et à quoi nous nous sommes engagées ! »