Françoise vit à Calais depuis l’été 2016 et Maria Vittoria, d’Italie, l’a rejointe en octobre 2017. Elles racontent…

En arrivant à l’accueil de jour nous faisons le tour des tables pour saluer personnellement chacun (une bonne centaine). Une poignée de main, un regard croisé, un sourire, parfois un prénom, « salam », tu comptes beaucoup à mes yeux, tu es quelqu’un d’unique. Une fois l’un d’eux dit : « Regarde-moi, est ce que je suis un humain ? » Ils finissent par en douter à force d’être traités comme des animaux, chassés, violentés par des policiers ou recevant des gestes grossiers, injures, de certains Calaisiens qui les croisent. Quand ils nous montrent des photos de chez eux le contraste est frappant : des jeunes en pleine force de l’âge, élégants, voire luxueux parfois, les jours de fête, beaux et vivant pleinement.

Le Secours Catholique

Françoise raccompagne à la jungle une jeune iranienne ayant passé 4 nuits chez nous pour se reposer. Celle-ci lui montre les petites tentes dans le vent et la boue et lui dit d’un air ironique et amer : « It is my home ». Elle lui avait confié qu’elle devait partir en bateau le soir, et nous, dans nos lits, en entendant souffler un vent violent, nous avons supplié qu’elle ne se noie pas. Le lendemain, elle était à l’accueil de jour, nous nous sommes embrassées chaleureusement, nous n’avons pas posé de questions. Que s’est-il passé ? Ont-ils renoncé, ont-ils été récupérés par les sauveteurs français en mer ? Et où s’est envolé l’argent donné au passeur ?

Mais au-delà de nos sentiments et nos émotions, voici ce qui marque notre petite mission ces derniers mois.

Nous lions des liens très forts avec les bénévoles du Secours Catholique. Ce sont des personnes très généreuses, ouvertes et souvent gaies, venant d’horizons très divers. Nous vivons des moments forts d’entraide et d’amitié avec elles.

Des femmes exilées coiffent Maria Vittoria

À côté de la participation à des maraudes et à l’accueil de jour, ou toutes les deux nous sommes engagées, Maria Vittoria s’occupe en particulier de l’accueil des femmes. Elles vivent à la Jungle, elles sont une minorité ; ce sont des érythréennes, éthiopiennes souvent seules et des iraniennes, kurdes, iraquiennes avec des enfants… Elles peuvent toujours venir se reposer dans une salle expressément réservée pour elles avec des canapés, des produits de beauté, des jeux pour les enfants… Le vendredi, des bénévoles de plusieurs associations viennent passer la journée avec les femmes. On se rencontre toutes ensemble pour des activités adaptées à elles, formation à la santé sexuelle, détente, échange culturel, par exemple cuisine typique de chaque pays… Ce sont des moments très simples ou nous pouvons créer des relations profondes d’amitié qui nous permettent de partager en réalité leurs peines et leurs joies ! Nous nous réjouissons quand l’une arrive à passer en Grande Bretagne, c’est le moment d’expérimenter que réellement « il n’y a aucune frontière à l’amour » et… de mobiliser toutes nos connaissances en GB !!!

Dans une formation d’alcoologie avec les hommes, Maria Vittoria a été très touchée de voir l’intérêt que portent plusieurs d’entre eux pour aider leurs amis dépendants de la drogue ou de l’alcool. Les conditions de vie sont si difficiles que, pour résister, ils se refugient dans ce type « d’aide » très facile à trouver, le dépôt de bière périmée laissé près des campements. Ces formations sont des opportunités d’échange très profond et sincère où la parole se libère au-delà de la peur. Ainsi il nous arrive de connaître des situations d’abus et d’exploitation très lourdes que nous essayons de contrecarrer avec tous les moyens à notre disposition.

Le projet de cinéma, peut-être le moins impliquant affectivement, donne aussi beaucoup de satisfactions quand la salle se remplit. Le but est de faire se rencontrer des gens très différents qui normalement ne se rencontrent pas : réfugiés, exilés de passage, Calaisiens, gens en difficulté et bénévoles. Après la séance ils ont du goût pour rester à un petit débat autour d’un pot de l’amitié.

De multiples rencontres et formations nous sont proposées, elles nous permettent de mieux nous situer avec les personnes exilées, de mieux les connaître et répondre avec eux à leurs besoins. Les différentes associations de Calais et de la Côte d’Opale se réunissent et réfléchissent comment interpeller les autorités de l’Etat. Le Défenseur des Droits de l’Homme est intervenu plusieurs fois, sur notre demande, pour réclamer un peu plus d’humanité. Il n’est pas toujours écouté des décideurs aussi nous en venons à intervenir au niveau de l’ONU pour nous faire entendre. Il y a aussi de nombreuses visites de journalistes à certaines époques.

Nous sommes engagées dans des actions de sensibilisation du public. Une exposition d’œuvres artistiques, faites par des exilés, circule en France. À Lille, nous avons répondu à la demande d’un lycée catholique où la directrice et un professeur d’anglais avaient très bien préparé et sensibilisé leurs élèves. Il y a eu une petite conférence en anglais sur les personnes exilées, un défilé de mode avec des vêtements décorés de tissus africains appelés « jungle style », l’exposition des tableaux faits par les exilés, une pièce de théâtre interactif sur la situation des personnes exilées. Les élèves et leurs familles étaient très intéressés et réactifs.

Nous ne pouvons pas tout vous raconter, les actions se multiplient, l’imagination est active et pourtant ce n’est qu’une goutte dans l’eau. Nous ne faisons rien d’extraordinaire, mais notre présence a du sens et nous sentons l’appui et la compréhension de toutes les Auxiliatrices. Appuyées sur l’aide de Dieu nous tenons, sûres que le tragique n’aura pas le dernier mot, c’est le Christ ressuscité qui nous l’affirme.

Voici une prière qui est venue à Françoise un de ces jours, elle dit un peu ce que Dieu fait dans notre quotidien.

Loué sois-tu pour mon frère
Qui se laisse accueillir chez moi
Qui me permet de laver ses vêtements et de les réparer
Qui reçoit l’alimentation que j’ai préparée pour lui
Qui m’accueille avec tant de reconnaissance dans un Centre de Rétention
Qui m’embrasse si respectueusement quand je m’approche de chez lui, sa petite tente
Qui, parti depuis un an, me téléphone pour me souhaiter la bonne année
Qui me salue avec amitié quand je passe en voiture près de lui qui marche toujours à pieds
Qui me sourit avec connivence dans le hall de la gare
Qui cuisine pour moi un plat de son pays
Qui se réjouit de partager sa prière avec moi
Loué sois-tu pour tant d’amour qui vient de Toi.