Hello ! Ici Calais

À Calais elles sont deux, une Italienne, « viva la pizza ! », et une Française qui aime les pommes de terre… Maria Vittoria et Françoise donnent quelques échos de leur vie au bord du Channel. 

Maria Vittoria

Depuis trois ou quatre ans nous apprenons à nous insérer dans le contexte calaisien et paroissial. Notre maison est toujours très disponible à l’accueil : auxiliatrices en vacances, volontaires étrangères n’ayant pas de logement, accueils d’urgence…

Régulièrement, le Secours Catholique organise des journées de partage des talents des femmes pour permettre la rencontre et l’échange entre femmes françaises, refugiées et exilées de différentes nationalités, auxquelles participent environ 200 femmes. Pendant le confinement, comme il était impossible de se rassembler toutes ensemble en un même lieu, nous avons organisé une rencontre virtuelle ; alors un groupe de femmes réfugiées, françaises et exilées sont venues ici pour prendre un bon repas ensemble et vivre cette journée virtuelle en connexion avec les autres groupes de femmes éparpillés dans la ville.

Pour faire face aux nombreux problèmes économiques aiguisés par le covid, nous avons dû faire aussi des distributions alimentaires et de chèques services. Pour faire sortir les gens de l’isolement nous avons créé plusieurs occasions de rencontre virtuelle : cours de langues par internet, « Kahwa » en se retrouvant avec une tasse de thé ou café devant l’ordinateur pour des échanges interculturels intéressants avec des invités de différentes parties du monde, parmi lesquels quelques Auxiliatrices d’Italie et de Grande-Bretagne.

En effet, le temps du confinement, pour nous à Calais qui collaborons avec le Secours Catholique, a signifié un temps de créativité pour trouver toutes les manières possibles pour rester proches des exilés même si nous avons dû fermer l’accueil de jour. Nous avons augmenté notre présence d’observateurs sur le terrain, en allant sur les campements le matin pendant les démantèlements, quand la police intervenait pour les chasser. Nous avons acheté un groupe électrogène pour aller près des campements et permettre la recharge des téléphones, service indispensable aujourd’hui même au niveau sécurité sanitaire parce que, dans les conditions de marginalisation et d’éloignement vers les banlieues auxquelles ils sont contraints, la possibilité de pouvoir appeler les pompiers avec le téléphone peut te sauver la vie.

Françoise

Il y a quelques jours, j’ai fait un saut à Decathlon, le rayon des gilets de sauvetage était presque vide. Comme je m’étonnais, la caissière m’a dit qu’il était pratiquement dévalisé. En effet depuis un an les difficultés sont telles pour aller in England, cachés dans ou sous un camion, que les réseaux de passeurs se sont orientés vers la mer. Or beaucoup d’exilés ne savent pas nager. Ils risquent leur vie en bateau pneumatique surchargé, sans assez d’essence ou même sans moteur pour les plus pauvres. Ce fut le cas dernièrement pour deux jeunes qui ont acheté un bateau pneumatique d’occasion et ramaient avec deux bèches. À un moment leurs bèches ont éventré le bateau… Celui qui ne savait pas nager s’est noyé, encore très près de la côte.

Tout l’été les associations, notamment le Secours Catholique, reçoivent des jeunes volontaires dynamiques qui choisissent de passer 15 jours pour aider plutôt que de se bronzer au soleil. Il y a aussi des jésuites en formation et les années passées nous avons aussi accueilli avec joie des jeunes auxiliatrices. Que faisons-nous ? Avec le Secours Catholique, nous allons rencontrer les exilés le matin, bavarder avec eux, répondre à leurs questions, donner les informations nécessaires pour répondre à leurs besoins. Ils nous montrent des souliers avec la semelle décollée, ou un simple t-shirt comme vêtement pour la nuit. Cela se passe autour d’un verre de thé ou café chaud, dans une ambiance parfois très amicale, parfois plus angoissée.

Vous voyez on ne s’ennuie pas à Calais. Parfois c’est difficile de dormir quand on entend souffler le vent ou la pluie, fréquents ici. Alors j’essaie de me rappeler que je ne suis pas le Tout-Puissant et je remets toute ma confiance en Lui, en passant par les mains de Marie de la Providence, titre que notre fondatrice aimait donner à Marie. Que l’indifférence et l’injustice laissent place à l’ouverture. « Qu’il n’y ait pas de frontières à l’Amour » en Europe.

Est-ce à cela que pensent trois jeunes exilés devant la devanture des gilets ? Ils hésitent. Il y en a qui coutent 25 euros, très légers, « pour les chutes de kayaks », et d’autres plus solides qui peuvent porter 60 à 80 kg, mais ils sont à 45 euros. Leurs visages sont figés d’angoisse. Comme je voudrais pouvoir agir pour éviter qu’ils fassent une folie. Plus tard je les aperçois à la caisse avec les gilets très légers, moins couteux. Cela fend le cœur. Mais que peuvent-ils faire, rejetés de partout, à commencer de leur propre pays ? Certains parlent le suédois, d’autres l’allemand, l’italien, l’espagnol, selon les pays où ils ont tenté leur chance pour demander l’asile, en vain même après 5 ans.

Nous participons également à tout un travail de réflexion pour mieux répondre aux besoins du moment des exilés, faire des plaidoyers pour obtenir un peu d’humanité envers eux. En pleine chaleur du mois d’août, j’ai participé à une manifestation pour alerter l’opinion publique sur l’absence de douches pour les exilés. Sur une grande place où il y a habituellement des jets d’eau (arrêtés ce jour-là par la mairie), certains en maillot de bain se sont douchés avec des bouteilles d’eau comme les exilés sont obligés de le faire. Je me suis contentée de tenir une pancarte « liberté, égalité, propreté ». La file de voitures ralentissait et on leur expliquait un peu la situation, c’est intéressant de voir la diversité des réactions. L’ambiance était bon enfant, assez drôle. On avait mis une serviette de bain sur le bras de la statue de de Gaulle au bras d’Yvonne (souvenir de leur mariage à Calais).

Mohamed me dit que la police a cassé son téléphone, il n’a plus l’adresse de sa famille. Il n’a pas pu leur parler depuis deux mois. Nous l’invitons à rencontrer la Croix Rouge qui pourra, j’espère, retrouver la trace de sa famille.
Daniel, qui est nouveau, a été se baigner dans la mer proche, quand il est revenu, la police avait ramassé sa tente et tout ce qu’il y avait dedans. Des copains lui ont passé, qui des souliers, qui une veste, mais il pleure les actes de naissance de ses enfants et son téléphone, sans compter 150 euros raflés également. Il ne savait pas que cela se passe ainsi toutes les 48h si on ne replie pas sa tente avant la venue de la police !
Ali a besoin d’information juridique pour ses papiers, nous l’invitons à rencontrer « la cabane juridique », association de juristes volontaires. Ces rendez-vous sont pris généralement au local du Secours Catholique qui est rouvert depuis septembre.