Une année particulière à l’Accueil Barouillère

Déclic

Bénédicte relit ses deux années passées à l’Accueil Barouillère. Comme directrice, elle a pris de plein fouet la crise de la Covid.

Après les grèves de décembre 2019, janvier et février sont des mois pleins : les groupes défilent. Il y a les habitués comme l’Arche, l’OCH, l’UNICEF, RCF, le Secours Catholique, des formations de professionnels dans l’éducation, l’autisme… sans compter les religieux(ses), prêtres, laïcs en mission ecclésiale qui viennent pour des rencontres à la CEF.

Et puis, le 17 mars, vient le temps du confinement, coup d’arrêt brutal. Les salariés sont mis au chômage partiel, un long travail de « déconstruction » du planning s’opère : les réservations sont annulées, nous prévoyons des reports d’arrhes, de dates…

A La Barouillère, la vie s’organise avec une belle solidarité entre les sœurs des différentes communautés. Très vite, je reçois des demandes d’assistantes sociales de l’hôpital Necker me demandant si nous pouvons encore accueillir des familles. Avec le confinement, beaucoup de lieux d’accueil sont fermés. Pendant toute la période de fermeture de la maison, nous aurons en permanence 4 ou 5 familles hébergées, équilibre subtil à trouver entre les besoins de ces familles : ne pas rajouter à leur peine, mais aussi respect des règles sanitaires afin de protéger tout le monde.

En juin et juillet, c’est le ballet des ouvriers et techniciens : nous profitons de la fermeture pour quelques travaux et de petits aménagements.

La maison rouvre finalement en septembre et octobre. Période à la fois heureuse, car dès qu’il y a une ouverture du côté des règles sanitaires, les groupes reviennent ; mais aussi période éprouvante, car il faut consentir à adapter l’accueil aux distanciations sociales : diminution de la capacité d’accueil des salles, interdiction des pauses café dans les couloirs… et négociations avec les groupes afin de faire respecter les règles.

Novembre et décembre : nouveau confinement. Cette fois-ci, nous adaptons le travail des salariés. Ils ne sont pas en chômage partiel complet : un peu de télétravail ou des horaires réduits. Ce confinement un peu plus « souple » nous permet d’accueillir davantage de familles d’enfants malades (jusqu’à une douzaine de personnes).

[1] OCH = Office Chrétien des personnes Handicapées, UNICEF = fonds des Nations Unies pour l’enfance, RCF = Radio Chrétienne de France, CEF = Conférence des Evêques de France

L’Accueil, un lieu où peut s’actualiser le charisme

De temps en temps, habiter et travailler dans cette grande et belle maison au cœur d’un quartier chic de Paris, avec un grand jardin, peut sembler bien éloigné des intuitions fondatrices de Marie de la Providence. Où sont les plus oubliés et les plus perdus ? Où est la pauvreté dont nous avons fait vœu ? Et pourtant, n’est-ce pas un bel outil à mettre au service de ceux et celles qui en ont besoin ? C’est l’objet du discernement sur qui accueillons-nous ? Ce qui me guide intérieurement, c’est d’accueillir des personnes et associations avec lesquelles nous sentons une affinité, des associations qui sont auprès des personnes en situation d’épreuve ou qui « aident l’homme à atteindre le but de sa création ». Je suis heureuse de pouvoir les soutenir, même si aucune auxiliatrice n’est engagée dans ces lieux-là, c’est une manière de démultiplier notre action.

Et puis il y a l’accueil des familles d’enfants malades qui me tient, nous tient particulièrement à cœur depuis de nombreuses années. C’est simple : offrir un toit, une chambre confortable, chaleureuse, calme, un peu à l’écart de l’hôpital. Beaucoup me disent combien cela les aide de sortir un peu de ce lieu de maladie pour souffler, prendre une douche, dormir un peu. Certains passent, murés dans leur silence, leur tristesse, leur angoisse ; d’autres s’arrêtent quand il y a une présence. Ils ont besoin de dire un mot, donner quelques nouvelles : l’opération qui s’est bien passée et l’espoir qui renaît, les étapes vers la sortie du service de réanimation ou bien la peine et l’inquiétude devant les complications, l’aggravation, la vie qui ne tient qu’à un fil. Et là ce sont des visages, des sourires, des voix qui me reviennent : la maman d’Anissa, la maman d’Eliott, celle de Baptiste, les parents de Nighelia… Il y a la joie partagée de la naissance d’Hugo et de son retour en Bretagne sans la grave maladie cardiaque qu’on avait cru déceler in utero, il y a la grande douleur du décès de Chloé à 1 semaine de vie ou d’Anissa après un combat de plusieurs mois contre la maladie ou de Lucian après l’échec de sa greffe. Pendant le premier confinement, la maman d’Eliott venait prier régulièrement avec nous. Début décembre, j’ai eu des nouvelles de Baptiste qui a eu un grave accident de voiture où son père et sa sœur sont décédés : « Il s’est réveillé difficilement après 2 mois de coma. Il a été transféré en centre de rééducation où il a beaucoup progressé. Aujourd’hui, il reparle, remarche, reprend des cours. Il est encore très fatigué et gardera des séquelles mais il évolue bien compte-tenu de la gravité du traumatisme ». Peu à peu nous connaissons ces enfants à travers les mots de leurs parents, et nous sommes touchés par le courage de ces parents, leur présence fidèle auprès de leur enfant, leur impuissance, leur combattivité pour accompagner la vie… Pour moi, c’est la grande joie de cette année : avoir pu, malgré les circonstances, poursuivre ce service d’accueil et de présence auprès d’eux.

Et puis comme dans d’autres communautés de France, nous accueillons des réfugiés par le JRS (Service jésuite des réfugiés) : Ahmed, Medhi, Zahid, Zaher, Pascal. Certains avec lesquels le contact est facile, d’autres enfermés dans le mutisme suite à un refus de leur demande d’asile ou de leurs souvenirs douloureux.

Essayer de vivre l’écologie intégrale

La crise nous fait mesurer davantage l’urgence écologique et sociale qui nous attend. Les mois de fermeture ont permis quelques aménagements ou petits travaux pour rendre notre maison un peu plus respectueuse de la création et y entrainer les personnes que nous accueillons. Ce sont des choses modestes comme d’installer le tri dans la restauration, de modifier l’éclairage du couloir d’entrée pour qu’il consomme moins, de mettre des informations sur la démarche Eglise Verte ou le bilan carbone dans les chambres… Depuis novembre 2019, nous sommes « labélisés » Eglise Verte : nous sommes ainsi passés du niveau « lys des champs » à « cep de vigne » sur une échelle qui compte 4 niveaux.

Et puis l’écologie intégrale, c’est prendre soin de nos salariés, valoriser leurs compétences, chercher ensemble, travailler en équipe. Les uns et les autres se sentent à l’aise, heureux de travailler avec nous.

Une maison au service de la communion

Avec les deux premiers confinements et l’absence d’eucharistie, j’ai été amenée à approfondir ce qui me met, et je l’imagine nous met, en communion avec le Christ. Le Christ se donne à nous largement, généreusement. J’ai expérimenté dans ces temps de confinement et de fermeture de la maison une communion invisible avec les plus fragiles de nos sociétés, les malades, les soignants qui les assistent, … mais aussi tous ceux et celles qui étaient seuls, ceux et celles touchés par l’arrêt de leur activité. Étonnement d’un autre type de charité qui passe par des gestes barrières qui protègent… La dimension eucharistique de ma vie et la communion avec le Christ ne se réduisent pas à la célébration de l’eucharistie. Elle se nourrit de sa Parole dans la prière personnelle, dans la prière commune, à travers sa présence réelle parmi nous : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Elle se nourrit du service de mes frères et sœurs en humanité. Elle se nourrit de la communion fraternelle.

Alors je peux rendre grâce de tout ce qui s’est vécu depuis un an, dans notre « communauté Barouillère », de prière partagée et de liturgies nourrissantes, de détente, de créativité pour le soutien mutuel et la convivialité malgré les masques, jusqu’à la solidarité pour porter les repas à celles qui étaient malades ou cas-contact. Oui, la fraternité, la joie, la simplicité mais aussi la patience et l’accueil mutuels ont grandi entre nous. Un moment fort récent de cette fraternité a été la liturgie des vendredi et samedi saints que nous avons eu la chance de vivre sur place avec un petit groupe de jeunes qui vivaient la « semaine sainte tout en travaillant » : ambiance décontractée et profondément recueillie, beauté de la musique, participation des uns et des autres. La présence du Christ dans nos samedis saints, la force de son salut, la joie de Pâques avaient une saveur renouvelée.

Vous l’aurez peut-être compris à travers ce partage, La Barouillère se languit de vous et attend avec impatience de pouvoir à nouveau vous accueillir, célébrer la joie de se voir, de partager, prier ensemble.