Ma mission principale est d’être orthophoniste à l’hôpital de Roubaix, ville anciennement connue pour ses usines de textile mais marquée par une grande pauvreté depuis la désindustrialisation du nord de la France. En tant qu’orthophoniste, mon rôle est de travailler à la rééducation de patients souvent en difficulté pour communiquer – expression orale, lecture, écriture – et/ou pour s’alimenter en raison de troubles de déglutition. J’interviens principalement dans un service de rééducation gériatrique, c’est-à-dire auprès de personnes âgées hospitalisées en moyenne pour six à huit semaines.
Ce qui est important pour moi, c’est d’abord d’être une présence auprès de personnes passant par la maladie et d’être à leur écoute lorsqu’ils expriment leurs souffrances. Quand un patient est heureux de pouvoir à nouveau manger alors qu’il ne pouvait plus, quand une famille voit un proche être à nouveau capable de communiquer, je partage leur joie. Face aux patients en fin de vie, ou quand la maladie est lourde et incurable, qu’une récupération de ses facultés antérieures est impossible, je me sens souvent impuissante et je partage leur peine. Je me rappelle alors que l’important est de prendre soin du patient en face de moi sans chercher à le guérir, de le rétablir dans sa dignité. Pour certains patients, la précarité économique et l’isolement viennent s’ajouter à leur pathologie. Il me semble important d’être attentive à la personne dans tout son être, avec toutes ses préoccupations et être pleinement disponible à ce que l’autre attend de moi.
Une autre source de joie dans ma mission est de travailler en équipe. Dans le service dans lequel je travaille, nous sommes de nombreux rééducateurs et aimons mener des projets communs. Par exemple, une fois par semaine, nous organisons un atelier cuisine avec mes collègues ergothérapeutes. Au-delà des objectifs rééducatifs, ces temps sont importants pour les patients isolés car ils donnent l’occasion de créer du lien social entre eux. Les réunions en équipe pluridisciplinaire avec les médecins, les infirmiers, l’assistant social sont l’occasion d’échanger sur la situation de chaque patient, et de chercher un projet adapté pour chacun à la sortie de l’hôpital. C’est aussi un moment où l’on s’entraide quand les situations sont lourdes à porter.
Ma mission à l’hôpital résonne fortement en moi avec notre charisme. Dans nos Constitutions, nous disons que « nos choix sont orientés en priorité vers ceux qu’on oublie, ceux qui sont blessés dans leur dignité humaine » (n°29). Les personnes âgées me semblent bien être parmi les plus oubliées ou du moins parmi les plus négligées de la société occidentale où la valeur d’un individu est parfois définie en fonction de son efficacité, de sa rentabilité. Or, il est vrai que la présence auprès des personnes âgées et malades demande de voir les choses autrement. Il m’est nécessaire de consentir à ralentir, à me sentir moi-même parfois inutile. Mais c’est à ce prix que je peux recevoir parfois la sagesse d’un patient, ou redonner de la valeur à la vie d’un autre qui ne se voyait que comme un poids. Ma prière se nourrit des personnes rencontrées, et je me sens invitée à crier vers Dieu pour ceux qui ne peuvent plus le faire : « Ne me rejette pas maintenant que j’ai vieilli ; alors que décline ma vigueur, ne m’abandonne pas » (Ps 70,9).