Au Sud de l’Italie, un camp d’exploration sur le caporalato, un type d’esclavage moderne.
Accompagnées de 5 jeunes, Valentina et Laure (auxiliatrices italienne et française) ont profité du 2 juin férié en Italie pour partir découvrir les réalités et les enjeux derrière le « caporalato » dans l’agriculture en Basilicata.
Ce terme et cette réalité du caporalato, passés sous silence, surgissent dans les nouvelles italiennes après des catastrophes humaines, comme la mort de 5 « braccianti » (« les bras », comme sont nommées les personnes travaillant à la récolte agricole saisonnière), brûlés vifs alors qu’ils réclamaient leur salaire ce 1er juin.
Le caporalato est une réalité complexe, impliquant aujourd’hui un « caporal blanc », italien, mais également un « caporal noir », souvent chef d’ethnie, qui servent d’intermédiaire à la main d’œuvre agricole nécessaire en nombre pour quelques semaines, au rythme du mûrissement des fruits (ce qui peut signifier un besoin de 300 personnes en une demi-journée…). Cet intermédiaire se révèle être un passeur : il prend une taxe et permet l’exploitation des personnes qu’il envoie travailler.

Quels sont les rouages de ce mécanisme méconnu mais bien réel ?
Lors de cette exploration dans le sud, nous avons entendu diverses voix : des citoyens engagés, des syndicalistes du travail, des directeurs d’entreprises agricoles, le prêtre responsable de la pastorale des migrants du diocèse, une anthropologue travaillant pour les rapports statistiques sur la migration, des travailleurs sociaux, et des migrants eux-mêmes. Les informations se complètent, se mélangent, parfois se contredisent. Comme souvent quand on parle d’une réalité humaine, nous sommes dans du gris, des défis, de la complexité et des gouttes d’espérance. Nous ne comprenons pas tout, il reste de nombreuses zones d’ombre, les responsabilités sont difficiles à établir même s’il y a une réalité criante : au milieu de ce flou, des personnes migrantes sont exploitées et leur dignité est niée. Cette réalité était déjà connue dans les Pouilles, pour la récolte des tomates ; elle s’exporte dans le Sud, pour les fraises, mais également les autres récoltes. Le caporalato, bien qu’italien, concerne aussi la France : d’une part, nous savons que ces fraises s’exportent dans toute l’Europe, d’autre part, ce n’est pas sans rappeler les récents scandales en région Champagne.



À défaut d’avoir tout saisi ou compris, notre regard s’est ouvert, ce monde invisibilisé l’est un peu moins, nous avons fait un pas dans la connaissance et espérons poursuivre ce travail d’investigation par un travail de communication, et peut-être un camp pour jeunes.
Quelques paroles qui ont marqué les esprits
– Le caporalato s’immisce où l’état est défaillant. Effectivement, si les agences pour le travail fonctionnaient, les travailleurs pourraient y aller pour se faire recenser, et les patrons pourraient y faire appel.
– Le premier problème, c’est le logement. Et le second, les transports. S’il manque la domiciliation, le permis de séjour n’est pas renouvelé, la personne perd son travail et l’autorisation d’être sur le territoire, entrant dans un cercle vicieux. Sans parler du manque de dignité quand on vit sans toit. Or, des maisons ou des infrastructures, il y en a. Le problème, c’est que c’est plus rentable de louer l’été en Airbnb qu’à l’année. Sans compter le racisme implicite et la réticence à louer à des personnes noires. À cela s’ajoute le transport : proposer un logement à 30 km, sans transports publics pour rejoindre le travail, n’a pas de sens…
– Ne repartez pas, votre présence nous fait tellement de bien, nous ne rencontrons personne ici, nous ont dit des jeunes de 22 à 27 ans. La solitude et l’isolement se rajoutent aux autres maux…
– Outre le caporalato agricole, il y a celui totalement caché du travail domestique. Effectivement, les femmes qui font le ménage, celles et ceux qui font les levers ou couchers des personnes âgées, les aides-soignantes, une fois dans la maison, isolés, leur vulnérabilité est énorme…



Laure, que retiens-tu de ce camp et des rencontres ?
- Intellectuellement, la migration est une question d’une complexité gigantesque, une réalité qui tire des centaines de fils différents (les lois, la pauvreté, l’anthropologie, le capitalisme, les guerres, l’injustice, l’écologie…). Et moi, je n’y connais pas grand-chose. Ce camp m’a permis de me poser des questions, sans franchement réussir à y répondre.
- Humainement, il y a des vies, des personnes qui désirent seulement une vie meilleure que celle qu’elles ont quittée ; des regards, des prénoms, des personnes à aimer. Alors j’essaye de ne pas me cacher derrière la complexité pour me protéger, et j’essaye de me laisser toucher.
Ce que je retiens est donc un mélange de rencontres, de connaissance, d’humanité, et de responsabilité.

Pour en savoir plus…
– Sur les Scalabriniens : https://fr.wikipedia.org/wiki/Missionnaires_de_Saint-Charles
– Sur les camps qu’ils proposent : https://www.ascs.it/animazione-interculturale/#campi