Touchée par la visite du camp de concentration de Dachau et sa rencontre avec la statue d’un Christ aux outrages de l’église St Sylvestre à Munich, Moïsa observe et médite…
L’église Saint-Sylvestre, à Munich, est une église baroque, comme on en voit beaucoup dans cette ville. Elle présente toutefois quelques particularités. D’abord, elle unifie deux églises autrefois distinctes, et l’on se trouve ainsi devant une sorte de double nef, celle de gauche étant la plus ancienne. Le bâtiment est donc particulièrement large et dispose de deux chœurs. Ensuite, elle abrite en son sein deux petites chapelles, tout au fond de l’église, l’une dédiée à la Vierge Marie, l’autre au Christ. Ces deux chapelles sont extrêmement dépouillées : des murs clairs, qui laissent voir la pierre, presque aucun mobilier, à part ce qui permet de faire brûler quelques cierges en les plantant dans une vasque remplie de sable.
La chapelle dédiée au Christ est un espace relativement étroit, qu’une statue d’un Christ aux outrages remplit d’une présence extrêmement émouvante. En effet, cette statue a une histoire singulière : rescapée d’un incendie alors qu’elle était placée à l’extérieur de l’édifice, elle en porte les traces, que l’on n’a pas souhaité effacer. Ce Christ est brûlé, calciné : son côté, son visage, ses épaules, une partie de ses bras, un tibia, sont marqués par les flammes. Il demeure ainsi, les yeux ouverts, à jamais blessé. Dans la chapelle, il est simplement posé sur une avancée du mur du fond qui sert de banc, et le passant qui voudrait y prier ne se trouve donc pas en face de son Seigneur, mais assis à côté de lui qui l’attendait, avant même qu’il ne pousse la porte et ne se décide à entrer. Il l’attendait dans le noir de ses blessures, sans haine et sans dépit, comme s’il disait : « Je sais quelque chose de ce que tu portes. Tu n’as pas besoin de te mettre à genoux devant moi, je te précède en ton agenouillement comme en chacune de tes peines ».

Et les peines sont nombreuses en cette ville directement voisine du camp de Dachau, situé à peine à 30 minutes de train de banlieue. Un immense camp rectangulaire, gris et froid. Là on a humilié, torturé, exécuté, asphyxié, et brûlé tant de victimes de la barbarie et de la folie humaines.
Dans le fond à gauche, par-delà la petite rivière qui s’écoule avec douceur, une petite maison se dresse, entourée d’arbres assez élevés, remplis de feuilles que le vent fait danser. Tout paraît si paisible. Si étrangement paisible. La maison ressemble aux maisons campagnardes de nos parents ou de nos grands-parents. Seule particularité : son immense cheminée, large, haute d’une petite dizaine de mètres.
Après l’espace, à l’extrême gauche, où l’on désinfectait les vêtements, la visite nous fait passer par le vestiaire, immédiatement suivi d’une petite pièce grise et dépourvue de fenêtres (les « douches »). Deux ouvertures dans le mur, visibles depuis la cour, faisaient arriver le zyklon par deux gros tuyaux. Silence.
Les morts étaient ensuite portés jusque dans la troisième pièce : les fours crématoires. Au nombre de trois, ils permettaient d’évacuer rapidement la « matière » venant soit de la pièce voisine, soit du camp, où l’on mourait d’épuisement ou sous les balles des SS. Silence. Pesant silence qui est hommage et pas encore espérance.

Je reviens vers la ville. J’entre dans la chapelle. Le Christ de Saint-Sylvestre, dans sa robe de feu et de cendre, dans sa noirceur solidaire, attend le passant sur le banc. Il ne laisse personne seul. Il commence toujours par dire : « J’étais là ».