Auxiliatrice et médecin retraité, j’assure deux vacations par semaine dans un centre de santé associatif dédié aux personnes à la rue et dans un CHRS (centre d’accueil et de réinsertion) recevant plus de 100 personnes aux parcours toujours difficiles, à Lille.
Étonnamment, me voici, depuis quelques mois, abonnée à quelques stations de métro qui sont toutes des portes : Portes de Douai, d’Arras et de Valenciennes. Il s’agit des frontières entre le centre-ville et Lille Sud, l’équivalent des quartiers nord de Marseille peut être…
Être présente aux portes, c’est découvrir un monde que bien sûr je pouvais soupçonner mais que je ne connaissais pas de manière existentielle. Apprendre à connaître, non pas un monde au sens d’une portion sociale assez définie comme on pourrait parler du monde auxiliatrice ou des Auvergnats de Paris, mais sans doute une manière d’être au monde. Les mots qui me viennent au cœur pour en parler sont étrangement des mots liés à la mer : ressac, naufrage, échouement, bois flotté, coquillages, écume des jours.

Pourquoi ? Peut-être à cause de cette disproportion entre l’immense force incontrôlable et la fragilité humaine. Ceux que je côtoie aux portes ont souvent échoué là au bout d’un long naufrage. Il ne s’agit plus ici des échecs plus ou moins cuisants des vies ordinaires mais d’autre chose, des accumulations de tempêtes : celles de l’enfance, de l’exil, des addictions, de la maladie physique ou mentale, du handicap, de la prison ; accumulations au bout desquelles, finalement, le plus étonnant c’est qu’une personne soit encore là.
Et pourtant : celui qui a perdu et renié jusqu’à son nom, qui se perd dans des propos incohérents avec ce qui lui reste de syntaxe noyée dans le crack ou la cocaïne, lorsqu’il articule « j’aurais aimé avoir une vie normale, une maison, une femme… », comment ne pas entendre sa douleur sans fond ? Celui dont l’exil, depuis la Tchétchénie ou ailleurs, ne s’est jamais terminé, comment ne pas partager l’amitié qu’il porte à son chien Kastan (châtaigne en russe), boule de poils rêches aux yeux tendres qui s’installe lui aussi dans le cabinet médical ?
La médecine me sert en ces lieux, toute la médecine apprise, celle des diagnostics et des bilans mais aussi celle des rencontres, aux urgences, en psychiatrie, au service des enfants placés des Pyrénées, en soins palliatifs, sur les platz des roms du 93, à Bolpur (West Bengal). Expérience qui fait se reconnaître de la même humanité, toujours singulière, façonnée par tant de circonstances heureuses ou malheureuses.

Il m’arrive de rencontrer des patients de mon âge. Nous avons parfois une lecture commune du temps qui passe, de la relativité des choses, de ce qui compte vraiment et de ce qui est totalement insignifiant. Cela m’apparaît par instants, même si ma vie et la leur, largement passée sur les routes et dans quelques travaux de force, n’ont pas grand-chose de commun.
Il m’arrive ainsi de penser : sans doute étions-nous au même moment à l’école primaire, avons-nous découvert au même moment les premiers téléviseurs, entendu les échos des décennies précédentes dans le récit de nos parents, s’il y en eu…
Même humanité mais mystère même de l’humanité : ces infinies complexités, ces douleurs empilées et ces sourires en dépit de tout, que disent-ils de nous ? Qu’est-ce qui compte ? Qu’est-ce qui est éternel ? Qu’est-ce qui est sauvable en chacun de nous ? Où se tient Dieu en tout cela ? Comment ne pas évoquer le visage du Serviteur souffrant : « Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé » (Isaïe 53,3-4a). Comment viendra-t-il nous sortir de nos impasses, ouvrir les portes de toutes les prisons et recueillir avec tendresse les « bouts de bois de Dieu »[1] après leur longue flottaison ? Est-il déjà là dans les larmes qui parfois les submergent ?
Aux portes de la ville je découvre et j’apprends à aimer ces hommes et ces quelques femmes qui persistent à vivre et me rappellent que l’on n’apprend jamais complètement à le faire. Faut-il ajouter que je n’y suis pas seule ? Y rencontrer des collègues de toutes formations, croyances et religions est aussi un émerveillement. La solidarité à laquelle nous nous sentons tous convoqués (par qui ?) nous sauve ensemble, au-delà des discours.
[1] Les Bouts de bois de Dieu est un roman de l’écrivain sénégalais Ousmane Sembène, paru en 1960.